A bien y réfléchir, ce monde ne
méritait pas le nom de monde. On n'y trouvait ni verdure, ni routes,
ni même de ville digne de ce nom. Tout en ce lieu était recouvert
par le givre et la neige d'un hiver éternel. La vie elle-même
s'était lassée de l'endroit et avait abandonné la planète à la
glace et au vent, hurlant de jour comme de nuit sous un ciel bas
emplis de nuages moutonneux.
Nul n'avait jamais même songé à
baptiser de façon officielle cette petite planète inhospitalière,
perdue sur une orbite éloignée d'une étoile bien pâlotte. Ceux
qui, par infortune ou par devoir, étaient venus se perdre en cet
endroit dénué de tout, le nommaient « glace »,
« glaçon » ou encore « White hell », à la
mode américaine.
White Hell était, dans le jargon des
économistes de l'empire, un monde « à faible rendement
productif et d'intérêt géoconomique réduit », ce qui
situait bien la place de la planète dans l'univers. White Hell était
un trou, un trou où l'on venait se terrer avant de disparaître. La
planète ne serait jamais terraformée, et les vents de givre
balayant la surface aride de ce monde de type G12 avaient encore de
beaux jours devant eux.
En 2689, plusieurs experts avaient décrété qu'on ne pouvait décemment bâtir que
deux types de bâtiments sur White Hell : des prisons et des
centrales de production d'eau potable. On ne s'en était pas
privé. C'était le bon vieux temps de l'expansion planétaire, de la
ruée vers les étoiles et des nefs colonisatrices géantes. L'homme
se lançait à la découverte des cieux et des noires immensités
qu'il avait si souvent rêvées, faute de pouvoir les atteindre. Même
un trou comme White Hell possédait encore une certaine grâce aux
yeux des colons venus bâtir pénitenciers, éoliennes, et
convertisseurs glace/eau.
Quelques siècles plus tard, tout cela
avait bien changé. L'humanité ne rêvait plus de l'espace, elle
avait conquis les étoiles. Un certain pragmatisme avait remplacé le
romantisme des premiers voyages subspatiaux, et la grande guerre
interstellaire avait failli détruire l'humanité toute entière.
White Hell n'intéressait plus l'empire galactique. En revanche, on y
trouvait toujours un nombre impressionnant de prisons et de centrales de production d'eau, dont certaines avaient été purement et simplement abandonnées, après la colonisation d'un système planétaire voisin aux atours plus rieurs.
Dans l'une de ces prisons enterrées
sous plusieurs mètres de glace, vestiges d'une autre époque, Léon Manuel, un chef maton,
surveillait distraitement une rangée de feuillets optiques en
songeant que vraiment, la vie était une salope.
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